Quand un projet d'hôtel de luxe éclaire la guerre des terres en Albanie
Minella Balliu et Gentian Mocka se battent depuis des décennies pour récupérer des terres qu'ils disent appartenir à leurs familles mais, depuis quelques semaines, leur combat a pris une autre ampleur: les terrains se trouvent mêlés à un projet de complexe touristique lié à la famille Trump.
La question des titres de propriété en Albanie empoisonne la vie de dizaines de milliers de personnes depuis la chute de la dictature communiste en 1991. En 1945, à l'arrivée au pouvoir d'Enver Hoxha, la propriété privée a été abolie; en 1991, à la chute du régime, le tout nouveau Parlement adopte la "loi de la terre", qui redistribue les terres agricoles aux paysans installés dans les coopératives, sans régler la question des compensations pour les familles des propriétaires d'avant 1946.
Dans les années 1990, entre une crise économique majeure et un conflit armé, des dizaines de millier d'hectares sont occupés de fait, sans base légale, souvent attribués en vertu de la loi du plus fort.
Encore aujourd'hui, au moins 100.000 dossiers de conflits fonciers attendent d'être jugés par la Cour Suprême, disent à l'AFP des sources judiciaires.
Des conflits qui peuvent devenir mortels : selon les chiffres de la police, les conflits sur les droits de propriété ont fait plus de 200 morts en Albanie.
En 2025, un juge a été abattu en plein tribunal au moment où il s'apprêtait à statuer dans un tel litige.
- Cadastres -
Le père de Minella Balliu a gardé cachés tous les titres de propriété des terres confisqués par le régime - au risque de sa vie, la dictature ayant été un des plus dures du monde -, explique son fils à l'AFP devant les eaux bleues de l'Adriatique, à Zvërnec, à 150 km au sud de Tirana, la capitale.
C'est là que la fille du président américain, Ivanka Trump, et son mari Jared Kushner, entendent construire un complexe hôtelier de luxe. De premières esquisses ont été publiées sur le compte Instagram de M. Kushner en 2024.
Or, "plus de 200 hectares" de ces terrains appartiennent à la famille Balliu depuis 1933, assure Minella, qui jure avoir assez de preuves pour en "remplir un camion entier".
Mi-juin, il s'est même rendu à Tirana pour porter plainte auprès du parquet anticorruption, le SPAK.
"Je vais poursuivre ma bataille jusqu'à mon dernier souffle. C'est la sueur de mes parents, de mes grands-parents, leur sang qui m'appellent à ne pas quitter cette propriété", dit-il en regardant la mer, serrant sous son bras une pochette bleue remplie de documents, de plans, de découpages cadastraux.
Les terres qu'il revendique se trouvent sur la parcelle numéro 3951 - une zone qui semble correspondre à la description du projet touristique récemment faite par Ivanka Trump.
Et une zone depuis peu au coeur d'une enquête du SPAK: des terres y ont été vendues en avril 2026 pour 122 millions d'euros alors qu'elles étaient évaluées à 5 millions d'euros quelques mois auparavant. Le SPAK soupçonne une opération de blanchiment d'argent.
C'est un homme d'affaires albanais installé aux Etats-Unis, Artur Shehu, qui a vendu le terrain - et qui affirme, lui aussi, que les terres appartiennent à sa famille.
- Tâche d'huile -
Gentian Moçka, un professeur d'anglais et guide touristique équestre, affirme lui aussi qu'une partie des terrains appartiennent à sa famille. Il espère depuis plus de dix ans que la justice lui donnera raison et qu'il pourra, après ce "long calvaire", ramener ses chevaux paître sur les pâturages de ses ancêtres.
Pour Eugen Beci, un avocat et ex-procureur, entre les procédures judiciaires et la personnalité d'Artur Shehu, "soupçonné d'être lié au crime organisé", "il y a un fort soupçon qu'aucune autorisation de développement ne puisse être délivrée".
Mais la "Révolution des flamants roses", une référence à ces oiseaux qui habitent la zone protégée sur laquelle est imaginé le complexe de luxe lié à la famille Trump, dépasse désormais les frontières de Zvërnec.
Dimanche, les habitants de Kakome, à 295 km au sud de la capitale, ont démonté les murs d'enceinte et les barbelés qui entouraient la baie depuis plus de 20 ans. Toutes et tous affirment que ce bout de terre appartient à leur famille mais que l'Etat l'a cédé des investisseurs privés.
Il s'agit de l'un des plus longs litiges fonciers en Albanie. En 2009, le Club Med y a abandonné un projet "en raison des problèmes non résolus dont la question des propriétés de terrain".
C.Khalifa--al-Hayat