En Inde, le gouvernement cadenasse la révolte des "cafards" contre la commision électorale
Des milliers de policiers dans les rues, l'internet mobile coupé et de nombreuses arrestations... Le gouvernement indien a employé la manière forte samedi contre la manifestation annoncée par l'opposition pour exiger la démission du président de la Commission électorale.
Au motif qu'elle n'avait pas été autorisée, la police a interpellé dans la matinée les trois principaux chefs du mouvement des "cafards" à l'origine de la révolte, alors qu'ils sortaient de l'avion qui les menait à New Delhi.
"Nous sommes venus pour être arrêtés, arrêtez-nous", a lancé, bravache, le fondateur du "parti du peuple des cafards" (CJP), Abhijeet Dipke, aux policiers, selon les images diffusées par les télévisions locales. "Nous n'avons pas peur de vous".
Les trois jeunes gens ont été conduits dans un endroit non spécifié. "Ils n'ont pas pu entrer en contact avec leur avocat et sont coupés de tout contact avec l'extérieur", s'est offusqué le CJP sur les réseaux sociaux.
La police n'a pas confirmé leur interpellation dans un premier temps.
Depuis plusieurs semaines, les "cafards" et le parti d'opposition du Congrès mènent la fronde contre une révision des listes électorales qui s'est traduite par la radiation de 130 millions d'inscrits, selon le décompte des médias.
Entamé dès l'an dernier, ce nettoyage visait à en retirer les doublons, défunts et fraudeurs.
Mais ses détracteurs l'accusent d'écarter en priorité les minorités, notamment les musulmans, et les populations les plus vulnérables au profit du Bharatiya Janata Party (BJP) du Premier ministre ultranationaliste hindou Narendra Modi.
- Journalistes détenus -
La commission électorale (CEI) et son président Gyanesh Kumar ont démenti toute irrégularité dans la procédure de révision des listes électorales.
Cadenassé par plus de 20.000 policiers, selon l'agence Prest Trust of India, le centre-ville de Delhi est resté samedi inaccessible aux manifestants. Seule une poignée d'entre eux a pu y accéder, ont constaté les journalistes de l'AFP.
"Je suis ici par sens du devoir envers la Nation", a déclaré à l'AFP l'un d'eux, Sanjeev Takshak, 42 ans, "l'Etat étouffe toute une ville pour empêcher les gens de s'exprimer".
Tout autour du site de Jantar Mantar, lieu historique de la contestation dans la capitale indienne, les forces de l'ordre ont procédé à l'arrestation de nombreuses personnes, aussitôt chargées dans des bus de la police.
Selon le quotidien The Hindu citant des sources sécuritaires, plus de 3.000 personnes ont été placées en détention.
Des médias indépendants, comme les sites d'information en ligne Scroll et Newslaundry, ont affirmé que plusieurs de leurs journalistes chargés de couvrir la manifestation avaient également été arrêtés, et leur matériel confisqué.
Sollicitée par l'AFP, la police n'a pas immédiatement répondu.
Elle a diffusé sur les réseaux sociaux des images d'un barrage tenu par ses hommes, ouvert au compte-gouttes à la circulation. "Seulement pour ceux qui veulent une ville en paix", a-t-elle commenté en légende.
- "Honteux" -
La répression de la manifestation a suscité les vives critiques des opposants à Narendra Modi.
"C'est officiel, nous vivons dans une dictature dirigée par Modi", s'est pour sa part exclamé sur les réseaux sociaux l'ancien maire d'opposition de New Delhi, Arvind Kejriwal, après l'arrestation des chefs des "cafards".
"Ce que nous voyons aujourd'hui est honteux et inconcevable", a déploré sur X l'ex-député du parti du Congrès Shashi Tharoor. "La force d'une démocratie se mesure à la façon dont elle traite ceux qui remettent cause son fonctionnement".
L'ONG Amnesty International a dénoncé le "confinement" imposé par les autorités à New Delhi.
Le président du BJP au pouvoir, Nitin Nabin, a défendu l'action des autorités contre ceux qu'il a acusés de vouloir "déstabiliser" l'Inde. "Cette concurrence entre anarchistes pour créer l'instabilité dans le pays ne réussira pas", a-t-il dit jugé.
Le 20 juillet dernier, la police a sévèrement réprimé une manifestation à New Delhi de dizaines de milliers de personnes à l'appel des "cafards" pour dénoncer des fraudes aux examens universitaires, à l'origine de suicides d'étudiants.
Les échauffourées avaient fait 180 blessés selon les forces de l'ordre, "plusieurs centaines" selon les manifestants.
Cinq jours de mobilisation continue plus tard, Narendra Modi, qui s'est bâti une image d'homme fort depuis son arrivée à la tête de l'Inde en 2014, n'avait eu d'autre choix que d'accepter la démission de son ministre de l'Éducation. Une première.
H.Qureshi--al-Hayat